« La vie d'Adèle »

d’Abdellatif Kechiche :

 

DIFFÉRENCE ET DIFFÉRENDS

Différence et différends entre cinéma (industrie du commerce des histoires à dormir debout !) et le cinématographe (perte de soi dans l’acte créateur qui ouvre dans l’inconnu) : voilà ce qui me vient à l’esprit en résonance à la polémique sur les méthodes de tournage d’Abdellatif Kechiche.

Alors que je tourne en ce moment Le visage rouge avec les moyens d’une production indépendante, et que je dispose d’une liberté de créer selon ce qui est juste pour le dessein de ce film, je me suis reconnu dans les propos d’Abdellatif Kechiche – surtout dans l’entretien donné à Télérama –, et je voudrais livrer ici quelques phrases de complicité avec celles et ceux qui, comme lui, sont dans l’entre-deux du « cinéma » et du « cinématographe ».

 J’emploie en effet le mot « cinématographe » dans son acception originaire en tant qu’art de la « graphie du mouvement », et dans son sens de recherche pour un art nouveau que nous devons explorer.

Bresson n’en a-t-il pas esquissé les fondements spécifiques par sa pratique ?

Pour moi, le cinématographe est l’espace où nous nous défaisons du mimétisme d’avec les autres disciplines artistiques afin que surgisse l’inconnu de et par la spécificité même de cette nouvelle technique d’écriture.

 Aujourd’hui comme hier, quelques « cinéastes » vivent le tiraillement entre servir d’employés à cette « industrie du rêve » qu’est le « cinéma », et assumer l’inévitable solitude de tous ceux qui, par l’intensité de leurs de recherches en atelier,  contribuent à donner forme et naissance à l’inconnu de l’espace cinématographique.

 

 Abdellatif Kechiche semble avoir une exigence qui se situe à mon sens à mi-chemin entre les deux.  Ce faisant il s’expose par là même  à ce « malaise de la civilisation » : d’un côté l’agrément d’obtenir la Palme d’Or à Cannes, de l’autre le désagrément des polémiques médiatiques liées à ses méthodes transgressives de tournage.

Car si les méthodes d’Abdellatif Kechiche font autant débat aujourd’hui, n’est-ce pas en vertu des besoins impitoyables d’un système économico-culturel de masse,  agressif et omniprésent, qui monte en épingle un réalisateur un peu marginal en le primant au festival de Cannes pour mieux se défendre de lui en même temps et réaffirmer la dictature du « cinéma » et de son savoir-faire exclusivement commercial ?

 Perversité d’un système de récupération et d’occultation de l’acte créateur, s’il en est ?...

 Paradoxalement, avec la technologie du numérique de plus en plus de femmes et d’hommes s’emparent des moyens de production afin de pratiquer leur art et de sortir des cadres de la répression de la Représentation, une répression organisée à l’échelle industrielle qui mène toute la civilisation mondiale vers le gouffre...

Selon moi le « cinéma » constitue le nouveau « nouveau testament » d’une civilisation qui impose à tout le monde ses codes de « paraître absolu ».

L’Enjeu de la Représentation est féroce depuis l’aube des premiers clans jusqu’à nos civilisations contemporaines, car c’est toujours par Elle qu’arrive le dé-rangement ou le scandale.

 A son paroxysme, le processus de la pratique artistique n’aura toujours été que la mise en abîme du malaise du mental collectif qui fonctionne par le moyen de la pensée des images et des mots. Il est d’ailleurs certain que cette pensée fonctionne à plus de 24 ou 25 images par seconde et n’est pas structurée ni motivée par le souci de la continuité narrative…

Mais est-ce que ce ne sont pas toutes les corporations professionnelles de la civilisation mondiale qui sont affectées par ces mêmes méthodes répressives de la représentation du travail et d’une vie machinée dans les moules de la misère quotidienne ?

Tout ce système de représentation, de fiction et de mystification socio-économique organisée d’une misère des peuples qu’il faut ensuite « distraire » par cette machine à rêve industrialisée qui ne produit en fait à la seconde que les mots et les images de nos suicides à la chaîne...

De par ce qu’en disent autant les critiques de cinéma que tous ses protagonistes : Abdellatif Kechiche, ses actrices et ses techniciens, La vie d’Adèle est le film de trop qui révèle, un peu, ce qu’est le cinématographe dans son ultime liberté : à savoir que « La vie de tous » est le bien le plus étonnant et le plus précieux que nous soyons.

De par ce fait, l’Espace artistique est ce lieu sans-lieu par lequel l’acte créateur, qui nous hante et nous œuvre, transgresse toujours toutes les méthodes et tous les codes de la Représentation.

Alors si Abdellatif Kechiche est si dégoûté de ce qui lui arrive au moment de la sortie de son film, c’est qu’il dérange l’industrie du star-système qui fictionne nos vies sur les écrans pour toujours mieux nous laisser aveugles à ce qui fait notre misère au quotidien. Ne soyons donc pas dupes des vraies raisons de cette polémique !

A nous de sortir des salles obscures et de réaliser que la Vie, ce n’est pas du « cinéma » !!

 

aurélien réal