« Le P’Tit Quinquin »

 

de BRUNO DUMONT

ou

Le vacillement saisissant

1ère partie

 

 L’œil n’entend pas ? L’homme c’est nous, c’est moi, en plein dans mon assise, dans le mille de mon attention jusqu’aux pieds calés au bas d’un fauteuil en cuir. Assis, je suis devant un écran à plasma et tout mon corps là, en contact avec ce cuir accueillant, pour que mon attention globale, par les yeux et les oreilles, touche mon esprit, me sorte du plasma de mon inertie. L’esprit, ce qui se nomme communément aussi « la subjectivité » ou plutôt, pour le dire avec d’autres mots, l’insoupçonnable turbulence d’un inconnu qui se meut là, dedans, que je suis sans le savoir, spectateur d’images, de sons et de sensations. L’intime au creux invisible d’un corps visible  pour lequel émergent des figures humaines, des paysages comme des visages, comme ce pays peu sage de l’humanité telle que la regarde et l’entend Bruno Dumont depuis que la caméra et le micro sont devenus les prothèses technologiques de sa sensibilité, de son attention. Il y a, par ces « manières » de l’art, le geste de transmettre un voir et une écoute. Comme le dit encore Paul Claudel : « L’œil écoute ». Car les films de B. Dumont offrent, sont l’offrande d’un voir qui écoute le battement des cœurs dans la pâte de l’humanité dans sa plus immédiate bonté d’exister jusqu’à la beauté d’être tel qu’en lui-même.  L’homme peut ainsi se voir et s’entendre jusqu’au sentiment émouvant d’être-là, tâtonnant d’une vie qui désire ou voudrait se sentir vivre, exister. Cruauté que cela ! Assis donc. Le premier plan de dos de ce jeune garçon, avec cette amorce du dos, l’ovale d’une tête blonde aux cheveux coupés à ras, un appareil auditif à l’oreille gauche. Voilà. Juste ce premier plan m’aura fait pénétrer dans un espace insoupçonnable l’instant d’avant ! Soudain, je suis touché, sensible, présent à ce dos, à cette tête, ce volume, cet appareil auditif et ces deux jeunes filles floues à l’arrière-plan de l’enfant. L’enfant de nous ! Ce plan, ce premier plan d’une saveur et ferveur pour les yeux de l’esprit tel que nous le rendent les objectifs anamorphiques : la lumière, la blanche lumière d’un soleil constant qui, par la suite, se fera crémeux d’existence, crayeux de passage, cotonneux d’émotion, neigeux dans les surexpositions… Soudain ce plan, ce blanc de la note fondamentale de l’œuf de l’image où somnole d’avenir la dominante du sens qui me saisit et me connecte aux couleurs du plan, des plans qui se succèderont pendant quatre fois 50 minutes. Ce blanc de l’œuf, ces couleurs ! Ces paysages ! Ces visages ! Ce soleil ! Cette composition dite esthétique et que je nomme le visuel-du-sentiment, entendu comme continent de la surprise au littéral et au figuré de mon assise. Ce plan ravit littéralement l’assise d’un « moi » qui se croirait assis tel qu’en l’absence de lui-même. Car dans ce premier plan fondamental, cet œuf,  il y a déjà tous les plans du film de l’œuf, la sève même, la fièvre, la ferveur, et jusqu’au vacillement. Film du vacillement. Vacillement constant des figures du film, pour ne pas dire des personnes. Figures de la défiguration des personnes et des personnages d’un récit qui s’ordonne comme l’archipel d’un naufrage contre les récifs d’une vision qui sonne autrement que dans un récit audiovisuel habituel. Que se passe-t-il ? Ça se passe sans passé, au présent du plan, de l’assise, sur une chaine télévisuelle qui enchaîne souvent elle aussi, malgré tout,  le spectateur au formatage et à l’abattage de l’audimat. Soudain, il y a que « l’abattoir » est devenu le lieu climatique de ce récit-récif dit P’tit Quinquin, qui vient abattre les cloisons et les œillères de la représentation des habitudes décidées en haut lieu pour le peuple oisif que nous sommes en général, le soir, à nous distraire d’un quotidien effrayant par sa virtualité de plus en plus évidente au point de faire disparaître le visible. Ici, c’est ce visible qui apparaît et dont l’invisible nous fait réels. Soudain la fenêtre plasmatique à fictions me fait voir et entendre ce qu’on décide en général dans les bureaux de ne pas me faire voir. Car à la différence des autres règnes, l’être humain que nous sommes semble avoir la nécessité de passer par un dispositif fantasmatique de narration pour se sentir, s’éprouver et essayer d’être là. Le quotidien étant si difficile d’accès au présent que l’art, les moyens techniques des arts, se construisent depuis toujours pour permettre cette perforation là de notre mur de croyances et d’inexistence. Cette insensibilité.

 

 Le premier plan de P’tit Quinquin aura et est encore en train de perforer là, jusqu’au dernier plan de la série des plans au blanc de sa lumière. Ainsi vais-je, par une série de textes encore inconnus, laisser accoucher ce que l’inconnu du geste de B. Dumont engendre de ce vacillement – autrement je-ne-sais.

 

 

aurélien réal